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samedi 27 juin 2015

Migrants : les exilés, pourchassés, surexploités.
Les damnés de la terre et de la mer (1)

Parler des migrants, c’est d’abord distinguer deux phénomènes distincts, même s’ils ont les mêmes effets négatifs : mise en concurrence des salariés, baisse des salaires et développement de la xénophobie. Il faudrait pouvoir également évoquer la richesse culturelle qu’amène ce nouvel apport de main d’œuvre dans une Europe où certains pays vieillissants à la démographie déclinante ont de fait besoin. Mais ce serait nous entraîner trop loin, dans le cadre de cet article : il serait également nécessaire de soumettre à la critique les politiques néolibérales d’austérité et les conséquences issues de la mondialisation du capitalisme débridé,  notamment la désindustrialisation résultant des délocalisations (2). Concentrons-nous brièvement sur les migrants européens et plus longuement sur ceux venus des pays du Sud.

Travailleurs détachés, toujours enchaînés

Leurs migrations temporaires… résultent d’une directive de Bruxelles. Les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Europe sous « l’heureux » prétexte de la libre circulation des travailleurs ont, de fait, organisé légalement le dumping social. En France, les « réguliers » sont 230 000. Les cotisations sociales patronales payées par les entreprises françaises sont celles correspondant aux normes en vigueur du pays d’origine de ces salariés. C’est tout bénéf : l’inspection du travail estime que 220 000 à 300 000 (s’ajoutant aux « réguliers ») sont non déclarés. Ces fraudes qui prennent l’aspect du travail au noir, de dépassement des limites horaires, de rémunération sous le SMIC et de droit syndical bafoué, résultent du recours systématique à la sous-traitance en cascade. La grosse entreprise qui a arraché le marché à bas coût, sous-traite pour conserver ses marges, pressure les sous-traitants qui, en bout de chaîne, surexploitent la main d’œuvre. Bouygues semble le champion toutes catégories pour ce genre d’arnaque. Face aux scandales révélés par les syndicats, et des contrôleurs du travail en nombre insuffisant, la directive bruxelloise a été modifiée, il y a un an : la responsabilité du donneur d’ordre pourrait être mise en cause devant les Prud’hommes. Sapin s’est exclamé « C’est une réforme ambitieuse » dont on attend toujours les effets. 

Sous la pression britannique de Cameron qui consiste à limiter le droit d’accès de ces travailleurs migrants et celle de Merkel qui dénonce un fantaisiste « tourisme social » venant piller les caisses sociales allemandes, Valls et Rebsamen ont opiné du bonnet pour réécrire la directive de Bruxelles afin de mieux surexploiter légalement ces migrants. S’ils viennent, la plupart des pays de l’Est, c’est qu’ils subissent là-bas les affres du libéralisme et des privatisations qui ont entraîné des baisses de revenus considérables. Ils ne s’expatrient que pour envoyer de l’argent à leurs familles et se procurer une rémunération plus décente que dans leur pays. Et dans le même mouvement, sans en être aucunement responsables, ils organisent de fait la baisse des salaires dans le pays d’accueil. Cette directive bruxelloise, issue de celle promue par Bolkestein qui nous promettait, lors du référendum sur le Traité Constitutionnel Européen (rejeté mais mis en œuvre dans le traité de Lisbonne) des plombiers polonais à bas coût, a produit ses effets. Pour ne prendre qu’un exemple, citons celui de la région de Southampton au Royaume Uni : de 2003 à 2014, la rémunération journalière dans le BTP est passée de 190 à 95 euros. La xénophobie et le racisme trouvent leur source dans cette réglementation, dans la permissivité vis-à-vis des fraudes ainsi que dans la peur du déclassement chez les travailleurs anglais.

Dans la dernière période, « l’afflux » de migrants venus des pays du Sud (qui est d’ailleurs un phénomène mondial) a changé la donne : sans papiers, présentés comme des migrants économiques essentiellement, ils n’auraient pour tout avenir que celui d’être refoulés.

Ceux qui viennent des pays du Sud

Mis à part ceux qui viennent des pays du Maghreb (Marocains, Tunisiens, Algériens) et font l’objet de règlementation avec les pays européens (le regroupement familial par exemple), il y a ceux qui viennent d’ailleurs, le plus grand nombre, nous dit-on. Pourquoi ? Il y a trois grands facteurs explicatifs qu’il faut d’abord énumérer avant de décrire le système juridique, contraire à tout esprit de solidarité européenne, qui a été mis en place pour tenter de juguler cet « afflux ».

C’est d’abord la mise en œuvre des plans structurels par le FMI, pour inciter les pays d’Afrique en particulier qui, avec les complicités des dictateurs en place, a appauvri ces pays, cassé leur développement. A coups de privatisations, de baisse des maigres prestations sociales, d’ouverture aux produits agricoles subventionnés par les pays riches du Nord, ces pays se sont appauvris pour rembourser leurs dettes publiques dont les taux d’intérêt imposés étaient exorbitants. La pauvreté résultant de la libéralisation des échanges et l’effondrement de leur production agricole a provoqué ces migrations dites économiques, mais assurément politiques si l’on se réfère à leur origine et leur développement actuel : le néo-colonialisme.

Ensuite, il y a le réchauffement climatique résultant, pour l’essentiel, du capitalisme productiviste et extractiviste et de l’émission de gaz à effet de serre. Au Sahel, au Burkina Faso, entre autres, le désert avance et il est de plus en plus difficile de maintenir les cultures existantes…  Restent les bidonvilles dans l’entassement des énormes agglomérations puis la fuite vers d’autres cieux plus cléments en espérant que ceux qui restent au pays pourront bénéficier des envois d’argent de ceux qui sont partis. Bref, ces migrants climatiques sont aussi des réfugiés politiques en ce sens qu’ils sont victimes des politiques qui ont été imposées par le capitalisme industriel venu du Nord qui s’exporte dans nombre de régions dites émergentes.

Enfin, troisième facteur d’explication, ce sont les guerres et les dictatures qui en résultent. Il suffit de citer ces guerres interminables en Afghanistan, les invasions de l’Irak par les USA, l’intervention militaire en Libye, la répression des printemps arabes notamment en Syrie, pour saisir la responsabilité majeure des pays occidentaux, en premier lieu des  USA, sans omettre la Grande-Bretagne de Blair et la France de Sarko-Hollande.

Reste à préciser que toutes ces victimes qui fuient la famine, la dictature et les guerres, sont réfugiées surtout dans des pays limitrophes d’où ils ont été pratiquement chassés. La plupart vivent en effet dans des camps. Ils sont plus de 620 000 en Jordanie, 1,8 million en Turquie et 1,15 million  au Liban, ce qui correspond pour ce dernier pays au ¼ de sa population autochtone, (dans un pays divisé entre sunnites et chiites), ce qui équivaudrait pour la France à une émigration de 14 millions pour le moins. Quant au nombre de migrants stationnés en Libye, il reste inconnu en l’état avant qu’ils ne parviennent à traverser le Méditerranée.

Le cynique système de Dublin

Sous prétexte d’une protection subsidiaire de proximité, la réglementation dite de Dublin oblige les Etats où sont arrivés en premier lieu les demandeurs d’asile, de traiter leurs demandes, de subvenir à leurs besoins et de gérer le retour des migrants renvoyés de France, d’Allemagne et d’autres pays européens. Cette hypocrite application de la règle de subsidiarité laisse la Grèce, l’Italie et, dans une moindre mesure l’Espagne, supporter les « fardeaux » de l’accueil et des transits. La prétendue solidarité européenne n’est qu’un vain mot d’une « efficacité » des plus douteuses. Selon Eurostat, sur 425 000 demandes d’asile rejetées, seuls 167 000 des demandeurs ont quitté le sol européen, le « reste », des clandestins, des sans-papiers vivent dans des conditions abominables ou sont surexploités dans l’attente d’une éventuelle régularisation. Toujours la concurrence entre les salariés, les sans droits et les autres…

Et quand l’italien Mattéo Renzi haussera le ton, menaçant de procurer aux demandeurs d’asile des passeports européens, ou lorsque la Commission européenne, appliquant l’orientation du Conseil des chefs d’Etat et de gouvernement, préconisera une répartition qui se veut équilibrée des demandeurs d’asile, Valls-Hollande s’effaroucheront refusant les quotas et la révision du système de Dublin, arguant que « les demandes d’asile doivent être instruites sur place ! ». Les drames humanitaires ne semblent pas les émouvoir outre mesure, ils préfèreront surfer sur la vague xénophobe.

L’inhumain bilan provisoire

Depuis le début 2015, 51 000 migrants sont arrivés en Europe par la Méditerranée, 30 500 ont débarqué sur les côtes italiennes. Au 7 mai, on dénombrait 1 829 noyés, soit un chiffre 9 fois supérieur à l’année 2014. Ces données ne rendent pas compte de ceux qui, passant par la Turquie et la Grèce, sont bloqués, rançonnés à la frontière macédonienne, victimes de la maffia albanophone. Et la journaliste Adéa Guillot de rapporter les propos de ces déshérités : « Si on n’accepte pas de bosser pour eux (la maffia)… ils nous buttent ». « On est déshabillé, fouillé, extorqué, emprisonné », « notre libération est conditionnée au versement de 1 500 dollars que doit nous envoyer notre famille ». Pour passer la frontière à pied, le tarif est de 800€ par personne, 1 700€ en voiture. Bref, la Macédoine est devenue l’une des plaques tournantes de tous les trafics d’êtres humains dont les profits se chiffreraient à des milliards d’euros.

Deux autres journalistes, Palladino et Tornago ont rendu compte de l’enquête menée par le Procureur de Palerme. Il a mis en évidence la nature et les imbrications d’un réseau de trafiquants, possédant des filiales au Soudan… des passeurs en Italie et même un « représentant » financier basé aux USA, un dénommé Wedi Areb. Il est capable, dit-il, de transférer de l’argent dans le monde entier, d’en entreposer dans une banque de Dubaï ou d’autres paradis fiscaux. « La traçabilité de l’argent en circulation est quasi impossible ». Il y a de multiples intermédiaires, des cellules siciliennes, à Milan, etc. La prolifération des versements de petites sommes, l’utilisation de la Western Union qui permet aux migrants d’envoyer ou de recevoir de l’argent, tout est utilisé pour rendre ce système opaque… bien connu, mais il faut des moyens de police ; tout ça pour signifier que « l’Europe passive jette les réfugiés dans les bras de la maffia » pour citer un autre journaliste d’investigation qui a enquêté sur les côtes libyennes. Dans le chaos provoqué par les grandes puissances, prolifère une industrie cynique de petites passeurs et de gros caïds, ses réseaux et ses profits qui s’assurent des connivences occultées.

Tout ça se sait et le phénomène est mondial. L’Office international des migrations a estimé, qu’entre 2000 et 2014, 40 000 migrants sont morts, 22 000 pour rejoindre l’Europe et 6 000, rien qu’à la frontière entre le Mexique et les USA. Ces chiffres mériteraient d’être mis à jour face aux conséquences des politiques racistes. En Birmanie notamment, des centaines, des milliers d’apatrides, comme les Rohingya sont repoussés des côtes australiennes, militairement. Le gouvernement australien, qui n’a pas démenti, a été accusé de payer les passeurs qui s’approchent des côtes pour délester leurs « cargaisons » sur des îles quasi désertes au milieu de l’océan Pacifique (3).

Ces politiques de non-assistance à peuples en danger s’accompagnent de la militarisation des frontières, de l’édification de murs de la honte comme aux USA, en Bulgarie, au Maroc, en Arabie Saoudite, pour ne citer que quelques exemples significatifs. Il s’agit de mesures de rejet de toute une partie de l’humanité qui est considérée comme indésirable, des errants, des métèques, des superflus de la mondialisation que la Commissaire européenne, saisissant l’ONU, définit comme une « menace pour la paix ». Elle prétend recevoir le feu vert de cette instance internationale pour mener, au nom de l’Europe, des opérations militaires contre les embarcations de passeurs en prétendant éviter les « dégâts collatéraux » ???

Quant au gouvernement Valls/Hollande, il n’hésite pas à recourir à la bastonnade et aux gaz lacrymogènes pour disperser les regroupements de migrants, comme le 2 juin lors de l’expulsion de 350 d’entre eux, au métro La Chapelle, essentiellement des Soudanais, des Erythréens, des Egyptiens et des Somaliens. Ou encore, les 8 et 9 juin, rue Pajol dans le 18ème arrondissement. Et face à la mobilisation citoyenne de solidarité, Cazeneuve de déclarer que l’aide et le soutien humanitaires n’étaient que « pure démagogie et irresponsabilité ». Le blocage de la frontière à Vintimille démontre également qu’il y a bien continuité entre Sarko et Hollande, il ne s’agit pas seulement d’un Waterloo moral comme l’a prétendu Duflot, mais d’un cynisme raciste à peine voilé qui entretient la peur de l’étranger, tout en condamnant toute mobilisation humanitaire qui serait susceptible de retourner l’opinion publique « manipulée ». Il suffit de se souvenir de l’attaque des CRS de l’église Saint Bernard où s’étaient réfugiés des migrants et l’émotion que les coups de haches dans les portes de ce lieu d’asile avaient provoquée, déstabilisant le Juppé d’alors « droit dans ses bottes ». 

Mais qui sont-ils tous ces migrants ?

Face à la haine répandue, au racisme néocolonial qui perdure, qui les considère comme des sous-hommes que l’on peut maltraiter, il faut donner l’image positive qui leur convient. Certes, ces damnés de la terre et de la mer sont vulnérables, mais ce sont surtout des naufragés de la vie, faisant preuve d’un courage incroyable. Ils affrontent la mort dans le désert et sur la mer, vivent sous les menaces de l’arrestation, de la rétention, de l’expulsion. Ils sont ceux que l’on enferme dans des campements misérables. Ce sont des cerveaux qui fuient et que l’on rejette comme des déchets de la mondialisation libérale. C’est un gâchis humain insupportable d’autant que, trouvant finalement à s’employer, ils deviennent de nouveaux galériens surexploités car ces nouveaux aventuriers sont prêts à tout pour s’en sortir, pour soustraire à leurs maigres pécules, des sommes d’argent à envoyer à leurs familles restées au pays.

Face à cette réalité, c’est l’accueil et l’égalité des droits qu’il faut réclamer pour eux, afin de briser cette logique mortifère de traite d’êtres humains et la xénophobie qui, idéologiquement, s’euphémise… Encore qu’il faille comprendre que le capitalisme financiarisé et les politiques d’austérité font système avec cette politique de rejet des migrants (comme annoncé en introduction), en insistant sur les trois causes fondamentales qui l’ont provoquée. Qui plus est, les politiques d’austérité et de désindustrialisation dans notre pays, impliquent d’aller au-delà de la simple dénonciation humanitaire.

En France comme ailleurs, le système inégalitaire devient indécent, la petite minorité d'ultra-riches et les autres, même s’il subsiste une classe moyenne, subissent les affres d’un possible déclassement. L’UNICEF a fait le décompte : 3 millions d’enfants sous le seuil de pauvreté, 30 000 SDF, 9 000 vivant en bidonvilles et plus de 6 300 000 chômeurs, toutes catégories, soit 21% de plus, depuis l’intronisation de Hollande. Et quant aux embauches 86.2% se sont réalisées au dernier trimestre en CDD de plus en plus courts, en temps partiels contraints et autres intérims et emplois  « aidés » !!!

C’est contre la caste au pouvoir qu’il faut se battre pour une véritable alternative au système. L’unité populaire des français et des étrangers est incontournable. Cette lutte unitaire doit intégrer la dimension d’un combat contre les guerres néocoloniales et la promotion d’un autre mode de production et de consommation pour préserver l’écosystème et la planète que le productivisme et l’extractivisme sont en train de détruire.

Gérard Deneux, le 25.06.2015

(1)   Cet article est une reprise des notes ayant servi à l’émission Remue-méninges que le AES ont animée sur Radio Amitié le 18.06.2015
(2)   Pour en savoir plus sur les conséquences des politiques d’austérité, de démantèlement des dispositions sociales et des privatisations, lire « la stratégie du choc. Le capitalisme du désastre » de Naomi Klein, éd. Actes Sud. Et le monument « Histoire de la Grèce et les Balkans » en particulier le tome 3 (pages 1896 à 2024) d’Olivier Delorme, éd. Folio histoire
(3)   Naomi Klein dans son dernier livre « Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique » rapporte l’édifiante histoire mortifère de l’île de Nauru (p. 190 à 197) que je me propose de résumer tant elle est emblématique